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Plus je vois les hommes agir, plus j’aime les animaux…

Jeudi 1 juillet 2010

Février 2000. Commissariat de Police de Vaulx-en-Velin dans le département du Rhône. Il fait froid mais un soleil timide pointe le bout de son nez, donnant un peu de lumière à cet hiver.

Tee-shirt, chemise, doublure, blouson et parka, rien de moins pour éviter d’être congelé lorsque l’on patrouille en scooter.

Ma mission : îlotage, accompagné d’un adjoint de sécurité.

Je vérifie ma monture, mon équipement. Je procède à un essai radio auprès du C.I.C (Centre d’infos et de commandement) de Lyon et j’annonce mon départ en patrouille. Tout en étant ok, je tourne la poignée des gaz de mon engin et c’est parti.

L’îlotage s’est toujours changé, pour moi, en opération de contrôle routier. Transformer des conducteurs irrespectueux des lois et règlements en piétons par obligation a toujours été mon péché mignon. Les goûts et les couleurs ne se discutent pas. Les téléphones utilisés par des conducteurs en circulation, des franchissements de feux rouges, des stops non marqués, des ceintures de sécurité laissées de côté. Bref, du point à faire sauter sans le moindre remord.

La journée passe avec son lot de contrôles lorsque je stoppe un véhicule Mercedes.

- « Police Nationale, contrôle routier. Veuillez me présenter les pièces afférentes à la conduite et à la circulation du véhicule : carte grise, attestation d’assurance en cours de validité et permis de conduire, Monsieur. ».

Tremblotant, comme 90% des personnes en règle, le conducteur s’exécute. A priori, un contrôle comme tant d’autres. Je lis les pièces, je surveille les alentours et je reconnais, passant avec son chien (un Rottweiler) tenu en laisse, un contrevenant dont je m’étais occupé la semaine précédente. Je l’appellerai X. Il avait fait l’objet d’un défaut d’assurance.

N’y portant pas une attention particulière, j’entends lors de son passage une insulte adressée à mon égard par ce dernier. Je ne fus pas le seul surpris car le conducteur que je contrôlais me répétait : «Vous avez entendu ce qu’il a dit sur vous ?… ». Pour entendre, j’avais entendu.

Crédit photo : ©DGPN/SICOP/Scherrer

Je mets fin au contrôle et je demande à X de stopper sa progression. Ni une ni deux, il se met à courir, jouant à un jeu de cache-cache entre les piliers d’un bâtiment, traverse une chaussée et détache son animal afin de courir plus vite.

Sans perdre de temps, je le suis en demandant à l’adjoint de sécurité de rester sur place afin d’indiquer aux équipages en renfort ma position et je rends compte au C.I.C.

Je cours sur une cinquantaine de mètres et j’attrape X par le bras. Il se débat et je lâche prise. Je m’apprête à repartir quand je vois arriver son animal. Un bel animal d’ailleurs, un rottweiler adulte qui se positionne face à moi et m’attaque.

Réflexe, pas forcément bon mais un réflexe : je me protège de son attaque en positionnant mon bras gauche en avant. Le chien m’attrape le bras. Je sens la puissance de sa mâchoire tout en voyant s’éloigner le propriétaire de la bête. Les secondes passent comme des minutes. Mon cœur bat très vite, j’ai l’impression qu’il va sortir de ma poitrine. Je me sens fatigué… trop de stress, trop rapidement. On n’est jamais préparé à ça.
Mes pensées se bousculent dans ma tête. Je revois tout ce que j’ai appris à l’école de police. Je sors mon arme, mon revolver. J’ai l’impression que ce chien est accroché à mon bras depuis des heures.
Il est lourd. Je lui donne des coups de pieds, plusieurs coups de pieds… Mes jambes sont chancelantes… Rester debout devient très difficile. Une bête de grosse taille et de bon poids accrochée au bras, ça fatigue.

L’animal relâche sa prise et fait un demi-tour avant de me faire volte-face et de m’attaquer de nouveau.

Il est juste devant moi et je suis tellement fatigué, mon corps tout entier est lassé. Mes jambes sont molles. Il ouvre la gueule. Si je tombe, il m’attaquera au visage. Je lève mon bras droit et pointe mon arme de service en direction du prédateur…

J’adore les animaux. J’ai toujours eu un chien. Depuis tout petit, mes parents ont eu des chiens. J’en ai d’ailleurs un aujourd’hui. Il fait partie de la famille et il nous le rend bien. Je respecte la vie, en tout cas j’essaye. La vie n’est pas forcément juste. Cette bête va souffrir par la faute de celui qu’elle aime par dessus-tout.

Crédit photo : ©DGPN/SICOP/Fortune

Une détonation résonne dans tout le quartier. Le chien s’immobilise et se couche. Le canon de mon arme fume. J’ai touché l’animal sur le flanc, partie la plus aisée à atteindre. Il fallait que je le fasse même si j’aurais souhaité l’éviter. Son maître fait demi-tour. Il vient secourir son animal qu’il avait abandonné juste avant. L’homme est ainsi fait. Il n’imagine jamais toutes les conséquences de ses actes et se plaint ensuite. La faute n’est jamais la sienne.

La BAC de Lyon arrive et interpelle le propriétaire de la bête. Je récupère… Je souffle… Je regrette même si aucune autre solution n’était envisageable. Bientôt, de nombreux équipages arrivent sur les lieux. C’est ça l’esprit de corps… L’animal est évacué, le maître conduit au service.

Je fais, moi aussi retour au service. J’enlève ma parka, mon blouson, ma doublure, ma chemise. On voit les marques sur mon bras mais pas de pénétration importante des crocs. J’imagine ce qui serait arrivé en plein été vêtu d’une simple chemisette…

La suite : paperasse en tout genre. Mais surtout, la sensation d’un grand gâchis dû à la connerie humaine.

« Plus je vois les hommes agir, plus j’aime les animaux… »


17 réponses à “Plus je vois les hommes agir, plus j’aime les animaux…”

  1. Elsa a dit:

    C’est triste, très triste. Comme vous j’adore les animaux, et j’en veux aux hommes de les faire souffrir, d’une façon ou d’une autre. Dresser un chien à l’attaque est une chose honteuse, qui fini toujours par faire souffrir l’animal, le maître, et l’homme qui à du se défendre. C’est grâce à des récits de ce genre que l’on mesure une chose : même si certains choix sont durs, nous sommes parfois contraints de les faire, bien souvent à cause de la bêtise d’un autre.

    Je salue votre franchise et vos qualités humaines. Merci pour ce récit de qualité.

    Elsa.

  2. BG a dit:

    Régis,
    Vous m’avez tenue en haleine jusqu’au dernier mot. Je vous remercie de ce récit.

  3. Romainsv a dit:

    Tres belle histoire qui donne la larme a l’oeil, plus pour l’animal que pour le maitre !
    Heuresement sans gravité pour votre personne Regis…

  4. Franck57 a dit:

    bonjour,

    c’est un très beau récit, comme beaucoup d’autres sur ce blog, démontrant la difficulté de ce métier.

    Courage et bravo

  5. Régis a dit:

    Elsa :

    Merci. Effectivement, certains choix ne sont pas évidents et bien souvent, on n’a pas le temps d’y réfléchir vraiment.

  6. Régis a dit:

    BG :

    C’est très gentil de votre part. Quand la plume est appréciée, ça va droit au coeur.

  7. Régis a dit:

    Romainsv :

    J’aurais préféré une autre fin, mais on ne peut pas la réécrire.
    A bientôt.

  8. Régis a dit:

    Merci du compliment. Nous faisons tous notre possible pour montrer un maximum de facettes de notre métier. Tout ne finit pas toujours comme ça, bien heureusement.
    Bonnes prochaines lectures.

  9. yvette a dit:

    Toujours très bien écrit.Je ne connaissais pas toute l’histoire.Ce jour là tu as eu beaucoup de courage et surtout un sacré sang-froid.A bientôt!

  10. Régis a dit:

    Yvette :
    Voilà toute l’histoire. Mon passage à Vaulx en Velin n’a pas été d’un calme absolu…
    A bientôt. Bises.

  11. Sylviane Morillon a dit:

    On dit souvent tel chien, tel maître. Votre histoire en est une preuve. C’est surtout triste pour le chien car il a obéi à son maître et un chien bien éduqué n’est jamais agressif. Beaucoup de chiens sauvent des vies humaines et/ou facilitent la vie de tous les jours. En tout cas, j’espère que vous n’avez rien eu de grave et que vous êtes remis de vos émotions. Bon courage. SYLVIANE

  12. Régis a dit:

    Effectivement, c’est triste pour l’animal qui ne cherche qu’à protéger son maître.
    Je me suis bien remis de mes émotions.
    Merci.

  13. Bibi a dit:

    Coucou Regis !!

    Superbe Histoire, vraiment très bien racontée, tu nous as tenu en haleine tout au long du récit !!
    Si je ne m’abuse, la photo numéro 1 , me fait fortement penser au CFP de Sainte Foy les Lyon , est ce que je me trompe ??

  14. Régis a dit:

    Bibi :

    Salut !
    Réponse de normand : p’tet ben qu’oui, p’tet ben qu’non. C’est une photo présente sur le portail du SICOP et qui a été utilisée (avec autorisation) pour illustrer ma prose. Vient-elle de Ste-Foy ou pas, that is the question !
    Merci pour le compliment, on fait ce que l’on peut pour retranscrire ces tranches de vie et de travail.
    A plus.

  15. Régis a dit:

    Bibi…

    Juste une question : personnel du centre ou élève ????
    Là, je sèche (vu la température ambiante, c’est un peu normal : + de 36° sur Lyon au moment où j’écris ces lignes).

  16. Pierre a dit:

    Saurons nous un jour la qualification judiciaire donnée à cette affaire, non pas celle de l’opj mais du parquet, et la peine requise.
    Je lance un pari.
    Pas grand chose au regard de cette « banale affaire » qui aurait pu être très grave vu les blessures qu’ un tel chien peu infliger.
    Et le bras, combien de jour d’arrêt?

  17. Régis a dit:

    Pierre :

    En ce qui concerne la suite judiciaire :
    -classement sans suite dans un premier temps (par le parquet). Dans un second temps, et par l’intermédiaire de mon avocat : les violences ont été retenues. Cependant, entre le classement par le parquet et la requête de mon avocat (cela a pris quelques mois) le propriétaire, s’est éclipsé sans laisser d’adresse.
    -Pour le bras, moins de cinq jours d’ITT.

    Lorsque l’on regarde l’actualité (et particulièrement Grenoble), il est vrai qu’il s’agit d’une histoire banale qui a eu une fin pas trop dure (sauf pour le pauvre animal).

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